Investir la ville : marges, limites et enjeux

by mercredi, 30 janvier 2019 / Catégorie :Conférences

Résumé :

La table ronde Investir la ville : marges, limites et enjeux ouvre un débat sur l’impact d’actions éphémères au coeur de la ville et sur la portée politique et sociale de leur déploiement. Les actes d’appropriation voir d’occupation sont considérés comme des moyens de restituer l’espace public à ses usagers, de réinvestir le présent et de le confronter à une planification à long terme; de trouver aujourd’hui des marges d’action dans l’espace construit pour les préserver dans l’espace à construire. L’idée d’un intérêt général à investir l’espace public ouvre la discussion sur la nécessité politique de faire évoluer les outils législatifs et administratifs afin de garantir l’accès pour tous au droit au logement et au droit à la ville. Mise en commun des informations, plateforme, budget participatif de quartier, passage du témoin et multiplication des actions se posent comme une forme politique nécessaire pour transformer l’usager de la ville en acteur de la fabrique urbaine.

 

Ci-dessus, les participants à la table ronde : (de g. à d.) Baptiste Oberson (Ouvrage collectif), Natacha Isoz et Anne-Chantal Rufer (Wunderkammer), Lucie Schaeren et Nicolas (Malley en tête), Pascal Paté (association du Vallon), Michelle Beriger (Animons les espaces vides),  Magali Dubey et Robin Schmidt (Mauvaise Herbe?) – photo : Thomas Lombaire

Pour écouter la table ronde, c’est ici !

Restitution :

La table ronde Investir la ville : marges, limites et enjeux a permis de réunir plusieurs associations et collectifs liés par leur travail sur l’appropriation urbaine. Après une rapide présentation de leurs activités et modes de fonctionnement, le débat s’ouvre autour de la question adressée : comment négocier les intérêts de chaque partie dans la triangulation constituée par les autorités, les associations et les usagers ?

Les points communs réunissant les différents acteurs en présence sont de privilégier des actions spontanées et éphémères, de se situer en dehors du système marchand (pas de but lucratif) et d’intervenir dans l’espace urbain, qu’il soit public ou semi-public (locaux temporairement vides). Un vocabulaire commun s’est rapidement constitué et a rythmé les débats. Il servira de fil rouge pour structurer la restitution.

Mise en action

« Nous proposons un laboratoire d’actions spontanées ouvertes à toutes et tous pour tester, expérimenter, oser l’espace public sous toutes ses formes et sans but particulier. » Cette volonté, exprimée par le plaidoyer du projet Mauvaise herbe?, porté par le GIRAF (Association des étudiants du Master en Développement territorial), pose les bases d’une réflexion sur l’usage de l’espace public. Elle exprime une stratégie de mise en action immédiate et directe, permettant une intervention ciblée, d’échelle modeste mais multipliée, joyeuse et incisive. Générant une action non programmée, cette spontanéité permet d’échapper à la procédure de demande d’autorisation tout en testant les limites de la notion d’espace public. Jusqu’où peut-on s’approprier et détourner la rue, les parcs ou les parkings sans crainte d’être délogés ? Quel comportement sera toléré ou considéré comme inapproprié ?

Une stratégie similaire est mise en place par le projet Malley en tête (réunissant les élèves du collège de Prilly et les mineurs non accompagnés du foyer de l’EVAM), installé pour la durée des JAU sur le parking situé à l’entrée de la zone industrielle. Alors que Mauvaise herbe? avait échappé à toute confrontation (sur dix jours d’interventions), Lucie Schaeren rappelle que Malley en tête a reçu la visite de la police dès le premier jour d’occupation. Sans autorisation, c’est l’intervention de l’architecte participant au projet qui a permis de dénouer la situation. Dans le cadre du collectif Transmission habitué à ce type d’actions spontanées, la question des autorisations est devenue intéressante à partir du moment où les autorités ont souhaité les mandater. Alors que le côté « sauvage » de l’opération fait partie de l’ADN des actions du collectif, se posait la question d’une forme institutionnalisée. Afin de ne pas y perdre son âme, le collectif choisit de dissocier ces deux modèles et de continuer à organiser des événements non annoncés en marge d’un travail avec les municipalités. Le refus de passer systématiquement par les procédures administratives permet par ailleurs de placer les collectifs/associations (souvent bien informés) au niveau de la population qui n’a pas forcément connaissance des démarches à entreprendre. Ce choix permet d’affirmer que l’espace public devrait pouvoir être l’affaire de tous.

Débat dans la rue organisé lors du projet « Malley en tête » (2017)

L’accessibilité à l’information est également soulevée par le projet de Wunderkammer, groupe constitué d’architectes et d’historiens de l’art et du cinéma, qui souligne que leur activité est basée sur la connaissance des lieux laissés vacants (p. ex. procédure de mise à l’enquête retardée), par le biais de leur position professionnelle. Ils se constituent ainsi comme une plateforme (mise à disposition de l’information) et proposent un programme culturel basé sur des appels à projet. C’est à cet endroit que se distingue l’action Animons les espaces vides, une initiative proposée par le mouvement socialiste biennois, destinée à mettre en place une loi obligeant les propriétaires de biens immobiliers laissés vacants plus de trois mois à annoncer les lieux et à les rendre accessibles à toute occupation non commerciale. Pascal Paté souligne que l’initiative présente la qualité de mettre tout le monde à niveau et de partager l’information avec le plus grand nombre, permettant l’émergence d’initiatives privées, hors réseau.

 

Processus

La spontanéité, déployée dans la durée, force à se concentrer sur des processus plus que sur des finalités. Elle permet par exemple au projet Ouvrage Collectif de tester la capacité d’un groupe sans hiérarchie et au fonctionnement horizontal à générer et à faire avancer un projet collectif. L’absence d’objectif défini offre l’opportunité à toute initiative de se déployer dans le cadre d’une construction commune. Chacun peut y intervenir et faire croître la structure de façon organique. La lenteur, peu investie dans une société survoltée, permet de faire surgir l’initiative individuelle et d’offrir un terrain d’expérimentation, un laboratoire d’envies. C’est une forme de participation spontanée à la fois douce et active, interrogeant les processus figés des démarches de participation mises en place par les municipalités. Au contraire d’une action dans le moment, la planification à long terme présente le désavantage d’être abstraite et de consulter des usagers qui ne seront pas forcément les bénéficiaires finaux. Investir de manière directe et informelle un terrain voué à être transformé permet d’aborder les usagers et de générer un espace de discussion. Le premier geste du collectif constitué pour l’occasion (à l’initiative de certains membres de tilt) a été de construire une grande table pour les réunions, révélant ainsi l’importance du dialogue convivial et du débat au coeur de la ville. Il est souligné que ce type de projet sans aboutissement défini est difficile à valoriser auprès des bailleurs de fonds et que dans ce cas l’étiquette « projet artistique » facilite les discussions.

 

Transitoire

Toutes les démarches présentées consistent à investir soit l’instant soit des périodes de vacances, en attente d’un projet considéré comme « plus sérieux » par les propriétaires privés ou publics. La limite de cette sphère d’action questionne sur la portée des initiatives présentées. Sur le terrain de Malley, Mauvaise herbe? propose des mises en scènes qui questionnent la coexistence de différentes villes qui se côtoient et se superposent : la ville existante (parfois déjà exclue du présent), ici la friche, et la ville planifiée, qui n’existe encore que sur papier, virtuellement, et avec laquelle il est difficile de savoir comment interagir. Le présent est généralement exclu, remis à plus tard, perçu comme transitoire. Ainsi, les actions d’appropriation sont balayées sitôt le projet mis en oeuvre et les usages sont figés. Ce constat ouvre la voie à une réflexion sur l’indétermination et, à plus long terme, sur l’inachevé. N’y a-t-il pas de plus belle participation que celle qui s’invente dans l’instant ? Quels types d’espaces faudraient-ils penser pour encourager leur réinvention permanente par tous ? Ne devrait-il pas exister, dans les plans d’aménagement, des vides permettant d’accueillir des activités qui n’auraient pas été anticipées ? Cette réflexion peut être prolongée par la définition des « Lieux infinis », thématique du pavillon français à la Biennale de Venise 20181.

1. Les Lieux infinis sont des lieux pionniers qui explorent et expérimentent des processus collectifs pour habiter le monde et construire des communs. Des lieux ouverts, possibles, non-finis, qui instaurent des espaces de liberté où se cherchent des alternatives. Des lieux difficiles à définir car leur caractère principal est l’ouverture sur l’imprévu pour construire sans fin le possible à venir.

 

Apéro et discussions autour du kiosque © Mauvaise Herbe ?

Activisme bienveillant

La notion d’activisme bienveillant est proposée par Mauvaise herbe? pour qualifier une volonté d’incitation et d’accueil des curieux. Le groupe pose l’hypothèse qu’il existe un intérêt commun voire général à investir l’espace public. Leurs interventions ont dès lors valeur d’exemple et permettent de confronter cette hypothèse avec un retour direct, et généralement positif, des usagers. Il est néanmoins difficile de mesurer l’impact de l’incitation sur le long terme. Baptiste Oberson rebondit sur cette notion et souligne que la multiplication de ce type d’initiatives permet aux habitants de réaliser qu’il est possible d’agir dans un quartier ou sur une ville. L’appropriation – ou réappropriation – temporaire de l’espace urbain suggère que l’on peut intervenir, changer, modifier et avoir un impact sur son quartier. De plus, un partage de responsabilité dans la construction commune de l’espace implique un bien vivre ensemble, la destruction des barrières entre les gens et des peurs qui peuvent exister vis à vis de l’autre. Petit à petit se constitue un réseau d’action qui donne le sentiment commun d’un pouvoir d’action. C’est un apprentissage progressif qui permet d’entrevoir des marges de manoeuvre dans le présent et génère à terme une envie plus collective d’imaginer le futur.

Législation

Émergeant du public, la question est posée de savoir s’il faudrait, afin de prolonger l’impact d’actions aujourd’hui éphémères et sauvages, penser une évolution des lois. A l’heure actuelle, celles-ci sont le plus souvent contournées, notamment lorsque les autorisations ne sont pas demandées. Dans la ville de Bologne, en Italie, une charte a été signée en vue de la coproduction des espaces publics, laissant entrevoir un modèle flexible2. La législation, plutôt que d’être restrictive et d’interdire l’émergence d’initiatives individuelles dans l’espace public pourrait simplement être restrictive contre des usages considérés collectivement comme inappropriés (resterait à définir lesdits usages). Assouplir le cadre législatif irait dans le sens d’une reconnaissance du droit au logement (et à l’habiter) et du droit à la ville. Patricia Zürcher Maquignaz affirme qu’il ne faut pas voir la loi comme nécessairement restrictive mais comme un cadre dans lequel il est possible d’agir et de négocier. Dans le quartier du Vallon par exemple, l’installation de wc publics avait été refusée par la municipalité, bien qu’un soutien oral ait été formulé. Face à ce refus, l’association du quartier a choisi d’installer des toilettes provisoires, malgré l’absence d’autorisation. Les pouvoirs publics ont fermé les yeux et ont permis le financement du projet en passant par une fondation privée. Le cadre serait donc suffisamment flexible, pour autant d’accepter de travailler sur plusieurs niveaux et de multiplier les formes d’action. Aussi, il semble plus efficace d’avoir à la fois un collectif, une association, un groupe d’habitant : des formes plus publiques (avec subvention) et d’autres plus informelles. D’après Pascal Paté, cette schizophrénie serait nécessaire.

2. http://www.fondazioneinnovazioneurbana.it/fondazione-innovazione-urbana-home

Mauvaise herbe? souligne que le laisser-faire peut également générer des conflits d’intérêts et que, même si rétablir les tensions dans l’espace public peut être important, c’est un risque qui demande du courage politique. La pluralité des opinions dans une ville génère des tensions qu’il faut pouvoir encadrer. Par ailleurs, pour engendrer une loi, il faut un intérêt général. Est-ce que l’intérêt général pourrait être de permettre à chacun, de manière égalitaire, de prendre soin de l’espace public et de l’occuper ?

Actuellement, deux outils permettent d’intervenir dans la fabrique de la ville : la consultation ou participation et l’adresse de demandes directes par le biais du conseil communal. Ces outils rappellent que la Suisse possède un système de démocratie semi-directe mais soulignent également une rigidité administrative excluant une fois de plus une frange de la population peu informée ou dont les codes culturels diffèrent. Le pouvoir est renforcé dans sa position et la spontanéité est exclue. Il existe pourtant d’autres modèles. A Berlin, une loi anti-spéculative et anti-gentrification a été mise sur pied avec des restrictions sur le foncier et le logement. En Suisse, par exemple à Vernier, des budgets participatifs gérés au niveau du quartier ainsi que la mise sur pied de contrats de quartier permettent de redistribuer le pouvoir. L’initiative Animons les espaces vides travaille également à la modification des bases légales en vigueur. Plus que des exemples, ce sont des outils qu’il convient d’inventer et de défendre pour que la ville conserve sa flexibilité d’usage une fois les processus participatifs achevés et le projet construit, ce afin de dépasser un paradoxe aujourd’hui unanimement relevé. Ils permettront à terme de poser la question de ce que veut dire être citoyen et de ré-ancrer la politique (telle que définie par Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne3, p.ex.) au coeur de l’espace public, de montrer que la politique c’est avant tout l’action individuelle et la capacité à discourir, de transformer les usagers en acteurs plutôt qu’en consommateurs.

3. « La citoyenneté politique (qui est un mode de l’agir) doit être pensée sur le mode d’un agir-ensemble, lui-même indissociable d’un “apparaître-commun-des êtres” dont la condition impérative est l’institution et la préservation d’un espace public de condition impérative est l’institution et la préservation d’un espace public d’apparitions”, Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, 1958 ».

Intervention de Robin Schmidt (Mauvaise Herbe?) – photo : Thomas Lombaire

Inspirer et informer

En guise de conclusion, il s’agit de poursuivre les efforts collectifs. Une première piste consiste à multiplier les actions éphémères ce qui permet de les ancrer dans la durée et de leur donner une certaine pérennité à travers le passage du témoin. Il faut donc développer les compétences locales, aujourd’hui diluées, afin de redonner un pouvoir d’action au plus grand nombre. Il faut apprendre à combiner le provisoire et le pérenne, développer des actions de moyen et de long terme, sans pour autant abandonner le court terme. Il faut veiller à l’appropriation de l’espace public par toutes les populations. A cet effet, la transmission et l’apprentissage des outils administratifs et politiques à disposition devraient être une priorité et peuvent être portés par les associations qui interviennent dans la fabrique urbaine. Il convient finalement d’inventer de nouveaux outils et de nouveaux modèles administratifs et politiques. Revalorisons notre histoire récente, le mouvement squat et les revendications au droit à la ville. Transformons l’appropriation temporaire en occupation, à l’image du mouvement Prenons la ville à Genève, qui occupe aujourd’hui le bâtiment du Porteous afin d’en revendiquer un usage culturel, largement plébiscité mais ignoré par les pouvoirs publics cantonaux4. Luttons pour le droit à l’espace public et sa portée politique.

4 http://www.porteous.ch/

 

Médiation : Pascal Paté, architecte et urbaniste, membre fondateur de l’association du quartier du Vallon.

Invités : Robin Schmidt et Magali Dubey, projet Mauvaise Herbe?, Lucie Schaeren et Nicolas pour Malley en tête, Anne-Chantal Rufer et Natacha Isoz pour Wunderkammer, Michelle Beriger pour Animons les espaces vides, Baptiste Oberson pour Ouvrage Collectif

Dans le public : Patricia Zürcher Maquignaz, municipale de la ville de Renens au service Gestion urbaine-Développement durable, David Bodinier, atelier populaire d’urbanisme de Grenoble, Cléa Rupp et Aurélien Patouillard, Le Grand Salon à l’espace Saint-Martin

 

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