La Mauvaise Herbe ? pousse à Malley

by mercredi, 30 janvier 2019 / Catégorie :ludique

La Mauvaise Herbe ? pousse à Malley

Les JAU ont été l’occasion de prolonger le questionnement initial du projet Mauvaise Herbe ? (voir descriptif ci-dessous) sur l’usage des espaces publics et plus largement sur la ville et son développement en s’interrogeant sur les modalités de cohabitation entre le « présent » d’un lieu – son aspect et utilisation actuelle – et son « futur », déjà partiellement fixé au travers des intentions d’un projet de développement urbain.

Sur les terrains occupés temporairement par les JAU à Malley, plusieurs réalités et temporalités se côtoient. Généralement qualifié de friche, Malley est un espace partiellement laissé à l’abandon, occupé par quelques entreprises et lieux de stockage et ponctué d’activités associatives et culturelles ou sportives, dispersés entre des terrains vagues soigneusement clôturés. En parallèle, Malley est également un projet, puisque les quelques 200’000 m2 qui constituent cet espace sont à termes appelés à devenir un nouveau quartier « multifonctionnel » et « durable », accueillant 1’100 nouveaux logements, 100’000 m2 destinés à des activités tertiaires ainsi que des équipements et espaces publics visant à offrir un cadre de vie « de qualité » aux futurs habitants. Aux terrains vagues se superposent alors la réalité des plans et autres documents de planification, qui laissent deviner les transformations en cours et à venir des lieux.

Au travers de trois installations sur la friche de Malley, le projet Mauvaise Herbe ? pour les JAU a consisté à juxtaposer ces différentes réalités et à questionner l’(in-)utilisation actuelle de cet espace au regard des temporalités d’utilisation d’une friche et des développements annoncés par les documents de planification.

Installation 1 : Des logements en 2022 et en attendant?

Un salon témoin est installé derrière une barrière à l’entrée du site des JAU. Un trou déjà créé dans le grillage invite à s’y glisser en catimini ; celui qui outrepasse la norme est récompensé par des coussins moelleux, de la lecture et une bonbonnière pleine.

Reflet : L’installation révèle l’affectation que les documents de planification situent à cet endroit : des logements. Pour l’instant, la friche vide et cloisonnée jouxte le sleep-in, lieu d’accueil pour migrants dont les capacités d’accueil sont régulièrement dépassées.

Et en attendant ? : L’installation est accompagnée d’un petit panneau qui incite à la réflexion : et en attendant ? Ces lieux pourraient-ils être appropriés par des personnes qui en ont besoin ? D’autres manières d’habiter, loin des standards produits par le secteur de l’immobilier, sont-elles possibles ? L’absence d’aménagement signifie-t-elle l’absence d’usage ou de fonction? Une petite bibliothèque d’articles permettant d’approfondir la réflexion ou de mettre en évidence des projets qui font écho aux lieux vient compléter ce salon temporaire.

 

Salon temporaire, friche de Malley © Mauvaise Herbe ?

 

Installation 2 : Un parc en 2022 et en attendant?

Une place de jeux est recréée sur un dépôt du service des parcs et domaines de la Ville de Lausanne et mise en scène derrière son grillage. Les jeux sont d’anciennes installations décommissionnées (anciennes places de jeu publiques) présentes sur place. La Mauvaise Herbe ? s’est simplement amusée à les remettre en situation et donc en valeur.

Reflet : L’installation révèle l’affectation du lieu tel qu’envisagé par le Schéma directeur intercommunal de Malley, soit un « espace vert ». Déjà doté d’un caractère végétal, le terrain n’est aujourd’hui qu’un débarras constitué de buttes de terre, de matériaux brutes et de mobiliers inutilisés. L’emblématique gazomètre se situe à quelques pas.

Et en attendant ? : Comme pour le salon, un panneau et une petite librairie incitent à la réflexion : Quelles formes peut prendre un parc ? Quelle place pourrait être accordée à la non-planification et à l’auto-construction ? Est-il possible de détourner le mobilier urbain et de réutiliser l’existant pour le réinterpréter ? Les parcs ou espaces verts sont-ils pour les usagers ou servent-ils de vitrines d’exposition pour les villes, comme derrières ces grillages ?

 

Place de jeu réaménagée sur le dépôt du SPADOM, friche de Malley © Mauvaise Herbe ?

 

Installation 3 : Jeu de la Oie-ture

Sur une idée de l’équipe des JAU, Mauvaise Herbe ? a transformé les places numérotées du parking du Théâtre Kléber-Méleau en cases d’un jeu de l’oie géant où les voitures sont les oies. Les participants – appelés à se déguiser –  sont les pions et un dé géant leur permet de se déplacer sur ce plateau à échelle humaine. A chaque fois que le dé amène le joueur sur une case occupée par une voiture, ce dernier avance jusqu’à la suivante avant de relancer. Le plateau se transforme donc au fil de la journée selon les allées et venues des véhicules. Des gages inscrits à la craie colorée sur le sol et sur des panneaux suspendus aux grillages du parking viennent compléter l’animation du jeu (avancer d’une case en inventant une démarche incongrue, dessiner un objet ou un animal à la craie sur le sol, chanter durant un tour, etc.).

Reflet : L’occupation éphémère d’un lieu public pour y proposer une activité ludique inattendue – jeu grandeur nature où le parking devient plateau – permet de questionner les usages dans l’espace public. Elle permet également d’interroger les temporalités d’un espace de parcage pour voitures : plein les jours de semaine car occupé par les employés venant travailler dans le quartier, il est très largement inexploité le soir et le week-end, représentant autant d’instants disponibles pour le jeu!

En attendant ? : Le jeu de la Oie-ture ouvre la réflexion sur les opportunités qu’offre une intensité d’utilisation variable d’un espace : un espace doit-il forcément être conçu et pensé pour une fonction à l’exclusion de toutes les autres ? La cohabitation des usages doit-elle forcément être organisée ? Quelle prise en compte des temporalités d’utilisation (quotidienne, hebdomadaire, voire saisonnière) au sein des démarches de planification ?

 

Illustrations du jeu de la Oie-ture sur le parking du  TKM, friche de Malley © Mauvaise Herbe ?

Pour conclure

En filigrane de cette démarche se dessine la volonté de réfléchir à l’utilisation transitoire des friches et aux opportunités que ces espaces présentent en attendant les développements plus classiques. Dans cette optique, il est intéressant de se demander s’il est nécessaire d’attendre la réalisation finale du projet pour permettre l’utilisation des lieux. Les étapes intermédiaire de l’évolution d’un territoire ou d’un quartier ne sont-elles pas également intéressantes ? Comme un organisme vivant, la ville a son propre rythme de développement qui induit différentes temporalités. Ne serait-il pas bénéfique de vivre et d’habiter ces transitions afin que ces nouveaux quartiers s’adaptent à leurs habitants, et non l’inverse ? Peut-être serait-il même bénéfique que l’appropriation de ce type d’espaces se fasse en amont de tous plans fixant programmation et formes urbaines afin que les aménagements pérennes émergent des usages et non des commandes publiques ou des promoteurs immobiliers…

Des rencontres telles que les JAU permettent de prendre la mesure de la multitude de démarches existantes et d’envisager les manières dont ces micro-interventions, à la portée très locale, peuvent faire réseau et amplifier leur impact. L’accueil positif de ces pratique et l’intérêt qu’elles suscitent sont autant de motivations pour continuer à explorer de nouveaux modes d’habiter.

 

C’est quoi Mauvaise Herbe ?

Mauvaise Herbe ? est un projet initié en 2017 en marge de nos études au sein du Master en développement territorial de l’Université de Genève. Arrivant au terme de notre formation en urbanisme, nous étions impatients de sortir des salles de classe et de concrétiser un premier projet. La dimension humaine du rapport entre usager et espace nous intriguait particulièrement et est à nos yeux fondamentale pour toute action sur la forme urbaine. Un laboratoire d’expérimentation micro-urbaine représentait ainsi une belle occasion d’observer les interactions et les usages s’inscrivant dans l’espace public.

Face à des espaces publics qui semblaient principalement conçus selon des normes fonctionnelles et commerciales, et souvent régis par des interdictions (de jouer au ballon, de s’asseoir sur des marches, de déposer des objets, etc.), l’intention du projet Mauvaise Herbe ? était de questionner la diversité des usages possibles dans ces espaces et la marge d’improvisation ou d’appropriation laissée aux usagers grâce à une série d’actions dans l’espace public. Peut-on y sortir sa chaise après le repas pour discuter avec son voisin? Que se passe-t-il  si l’on décide de tracer à la craie un jeu de société grandeur nature sur une place, ou de jouer au tennis en dehors des équipements prévus à cet effet?

La rédaction d’un plaidoyer a, dans un premier temps, permis de cadrer la démarche : le “laboratoire d’actions spontanées” se revendiquait d’une démarche volontairement naïve et ses participants se plaçaient dans une posture “d’activistes bienveillants”. A ce plaidoyer, se sont ajoutées 3 règles de bases : (1) tester des usages paraissant inhabituels dans des lieux publics possédant des caractéristiques variées (2) ne pas communiquer en amont ni ne publier de programme afin d’éviter le plus possible de tomber dans l’événementiel (3) ne pas déposer de demande d’autorisation puisqu’il s’agissait de tester les limites d’un usage considéré comme « normal » dans l’espace public.

Plaidoyer du projet Mauvaise Herbe ? © Mauvaise Herbe ? graphisme Hauser & Savioz

Ces lignes directrices en tête, la Mauvaise Herbe ? s’est répandue dans divers espaces publics de la Ville de Genève entre le 8 et le 18 juin 2017. Les actions se sont inscrites dans divers types d’espaces, du trottoir à la place, en passant par les parcs ou encore les arrêts de bus. Elles ont pris les formes suivantes: actions ludiques (ex. pictionnary géant, quiz musical), installations de mobilier et décorations d’intérieur dans l’idée de « domestiquer » l’espace public (ex. décor de salon autour d’un banc public, aménagement d’encombrants), actions d’entretien (ex. rénovation d’un terrain de pétanque de quartier, plantations de pieds d’arbres), kiosque modulable (ex. projections, apéro, discussions). Au total, une dizaine d’actions ont été entreprises, chacunes répétées à plusieurs reprises, afin d’observer leurs effets sur les lieux et les autres usagers.

Ces dix jours d’expérimentation nous ont permis de constater que la latitude d’action dans l’espace public est bien plus grande qu’envisagée de prime abord. Nos actions inhabituelles n’ont suscité ni hostilité ni obstacles ; les passants se sont montrés au pire indifférents, au mieux ils ont manifesté de la curiosité, voire abandonné temporairement leurs activités pour nous poser des questions ou se prendre au jeu. Nous avons également relevé avec intérêt que nos installations de « domestication » et d’entretien de l’espace public, observées de loin et laissées à la libre interprétation des passants, ont généralement été traitées avec soin, comme si les signes d’appropriation de l’aménagement public appelaient à plus d’égards de la part de ses usagers. Finalement, en tant que jeunes urbanistes, cette expérience a achevé de nous convaincre de l’importance du temps passé sur le terrain, pour observer mais aussi vivre les espaces concernés par un projet, ainsi qu’ouvrir la discussion avec les personnes intéressées, curieuses ou impliquées dans le quartier.

 

Patricia Arce, Victor Barkats, Magali Dubey, Robin Schmidt, Amandine Wyss

www.mauvaiseherbe.ch / hc.eb1574099111rehes1574099111iavua1574099111m@ofn1574099111i1574099111

facebook, instagram : @MauvaiseHerbeGE

 

Pictionnary à Simon-Goulard © Mauvaise Herbe ?

 

Ensemencement de pied d’arbre à Plainpalais © Mauvaise Herbe ?

 

Salon au jardin Anglais © Mauvaise Herbe ?

 

Apéro et discussions autour du kiosque © Mauvaise Herbe ?

 

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